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  • Delphine Lugol

Un Monde Plus Grand et Corine Sombrun

Il se trouve qu'il y a déjà 13 ans, j'ai fait 1000 km pour aller rencontrer Corine Sombrun au salon du livre du Mans. Ses cinq premiers livres avaient ouvert une des portes de mon âme. Elle était accompagnée de Harlyn Geronimo (Apache chiricahua qui essayait de récupérer une partie des ossements de son arrière grand-père dérobés par la société secrète américaine Skull and Bones) et Gerlee Narantsatsral (son initiatrice au chamanisme de Mongolie). Un grand moment. Merci Corine pour tout ce que tu apportes à notre monde occidental qui a mal à ses os et à son esprit.




Postface d’Un monde plus grand. Mise en lumière et transes cognitives par Corine Sombrun

extrait Mon initiation chez les chamanes. Corine Sombrun, Pocket 2019.



« 28 juin 2019, 18 ans plus tard… Extérieur : Jour. Paris 6, cinéma Le Nouvel Odéon. Intérieur de moi : Un monde plus grand

Les photos de Mongolie apparaissent sur le grand écran. Huit ans de souvenirs. De moments de ce livre, adapté au cinéma par Fabienne Berthaud. Un monde plus grand déroule ses dernières images. Mes larmes coulent. Se mélangeant au rire. Sourire. Mes amis, Annick, Fabrice et Francis sont là. Nous serrons nos mains sans pouvoir prononcer un mot. Ne rien dire. Laisser ce moment où le film s’éteint. Où tout s’éteint. Noir…

J’aurais tant voulu dire que rien n’avait changé là-bas en presque vingt ans. La montagne. Celle qui ne « voulait pas me laisser partir » et dont nous descendions avec difficulté les pentes arborées et abruptes pour atteindre le lac Khövsgöl, a été coupée en deux pour ouvrir une piste de vingt mètres de large, bardée de poteaux électriques. De grands bus déversent désormais des centaines de touristes sur les rives autrefois herbeuses du lac. Défigurées par une succession de camps de gers et autres hôtels construits à la hâte. Défigurée par le spectacle de milliers d’arbres coupés, abandonnés là, comme autant de colonnes de Buren. Le chant des mouches et le cri perçant des aigles a été remplacé par celui des jet-skis et des bateaux à moteur. Celui d’Enkhetuya trône dans le camp de touristes qu’elle a construit en 2010. Pas des tipis, comme elle en avait l’intention au début, mais des petits chalets en bois, loués aux Occidentaux venus « faire du chamanisme ».

Ce que je décris dans Les Esprits de la steppe était bien l’annonce de ces changements. La racine d’un massacre annoncé. En Mongolie aujourd’hui, plus de trois mille faux chamanes se disputent l’exploitation de touristes crédules. Les paquets de cigarette, les mégots et les bouteilles de soda jonchent les espaces les plus fréquentés de la steppe. Même les Ovoos, espaces sacrés, gardiens du monde des esprits, sont souillés de déchets en plastique.

Les images du film ont dû être tournées à la frontière de la Sibérie, sur les terres ancestrales des Tsaatans. Difficiles d’accès et encore préservées. Sublimes.

Et la transe ? J’ai cherché à comprendre. Dix-huit années de lutte pour la faire accepter par la science comme un sujet sérieux. Pierre Etévenon, Pierre Flor-Henry, Yakov Shapiro, Guillaume Dumas, Francis Taulelle, Steven Laureys, sont les premiers chercheurs à avoir accepté de m’accompagner dans cette aventure en neurosciences. Sourire. Steven joue son propre rôle dans le film.

Je me revois il y a quelques semaines dans son laboratoire au CHU de Liège. Je viens d’induire une transe par la seule volonté. Trois secondes. Un chant puissant, rocailleux, sort de ma gorge. Celui d’un samouraï à qui on aurait collé des électrodes sur la tête. Pas content du tout. J’ai environ deux minutes pour le calmer. Le temps décidé pour lancer la transe et la continuer en visualisant les mouvements au lieu de les faire. Pas le droit de bouger pendant la transe sous EEG. Les 256 électrodes sur mon crâne doivent enregistrer l’activité électrique de mon cerveau, pas celle de mes muscles. Trac. Toujours le trac avant de commencer. Avant de laisser mon corps, mon ADN, me guider, révéler mes possibles, dévoiler qui je suis. Et l’accepter. J’ai pourtant l’habitude d’être un sujet d’étude. Il a fallu tellement d’années pour convaincre les chercheurs que cet état devait être étudié. Qu’il n’est pas pathologique.

Les premières recherches ont commencé en 2007 à l’Alberta Hospital au Canada, avec le professeur Pierre Flor-Henry. Le comble ? Dans un hôpital psychiatrique. Oui, mais contre toute attente les résultats ont montré que la transe n’était pas un truc de fou. Pas un fake non plus. Juste le résultat d’une modification temporaire du fonctionnement cérébral. Cette étude a donné lieu à la première publication scientifique sur la transe chamanique mongole (Flor-Henry et al. 2017) : Brain Changes during a Shamanic Trance : Altered Modes of Consciousness, Hemispheric Laterality, and Systemic Psychobiology. A sa lecture, mes joues se sont couvertes de larmes / mon loup a remué la queue pendant au moins une heure / le cheval s’est roulé dans l’herbe / La fourmi a remué ses antennes pour faire sourire l’univers. C’est bien parfois de vivre ces différents « moi » pour mieux explorer la joie.

La conclusion de cet article a été une avancée majeure dans l’évolution des connaissances sur ce phénomène. Non seulement la transe a été reconnue comme un état dissociatif non pathologique, mais plus encore, comme l’un des futurs outils de la psychiatrie. Ne j’aurai jamais pensé lors de ces premiers voyages en Mongolie que « devenir ce que je suis » me conduirait à ces découvertes… (...)

(…) Grâce à Steven Laureys, Audrey Vanhaudenuyse et Olivia Gosserie, nous sommes en train de réaliser le premier protocole en neurosciences démontrant que la transe n’est pas un potentiel réservé aux seuls chamanes, mais bien une fonction cognitive en chacun de nous. Nous l’appelons d’ailleurs « transe cognitive ». (...)

Le TransScience Research Institute, fondé cette année avec Francis Taulelle, chercheur en résonance magnétique au CNRS et à l’université de Louvain, devrait nous permettre les collaborations scientifiques nécessaires à la mise en place des premières études cliniques. En plus d’une structure de recherche et de formation, il représente un réseau international de chercheurs investis dans les études neuroscientifiques de la transe. Cette approche transdisciplinaire sera le moyen le plus efficace d’explorer ce phénomène et d’en découvrir toutes les potentialités. Nos recherches permettent déjà de penser que la transe est à la fois un outil d’exploration d’une réalité sous-jacente et un outil de développement cognitif. Elle semble aussi ouvrir un accès amplifié à certains processus de guérison. (...)

La suite et les détails de ces recherches seront développés dans mon prochain livre, dont je n’ai pas encore le titre. La Transe des atomes ? Aton dance ? Transe au-dessus d’un nid de coucou ?

Ton nom ? Ton nom scintille au générique. C’est grâce à toi tout ça. Pour te retrouver dans l’autre dimension, j’ai osé suivre la voie du cœur. Osé avancer vers ce que ma raison me hurlait d’ignorer. Osé. Tu es devenu cet espace où je me retranche quand la vie m’énerve, quand la gratitude ma submerge.

Merci. Merci à tous ceux qui m’ont aidée dans ce parcours. Merci à la transe. Merci aux chamanes d’avoir su préserver et transmettre ce trésor. Le loup en moi, le samouraï, la fourmi, l’iguane, le brin d’herbe, le saumon, ou Tseren le vieux sage, m’ont obligée à faire des pirouettes dans le monde noir.

C’est bien parfois, de les laisser me guider. Maintenant je le sais. Accepter de vivre ce « plus grand que moi » m’a aidée à retrouver le chemin de la joie. » C.S.

 
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